LES 6 PERFECTIONS TRANSCENDANTES (SELON VEHICULE ADAMANTIN : LE VAJRAYANA OU BOUDDHISME TIBETAIN)

 

 

1. PERFECTION DE LA GENEROSITE

Cette perfection est l’antidote à l’avidité. On distingue 4 types de dons. Le don de biens matériels: il s'agit de donner de la nourriture, des livres, de l'argent, etc..., en étant désintéressé, c'est à dire sans espérer en retour des louanges ou une bonne réputation. Donner des armes ou de la drogue à quelqu'un n'est pas considéré comme un don correct. Le don de protection: il s'agit de donner un abri, des médicaments à un être sensible. Le don d'amour bienveillant: il consiste à donner de la gentillesse, des encouragements à quelqu'un. Le don de dharma: il consiste à enseigner le dharma à quelqu’un d’une manière appropriée aux capacités de cette personne. Concrètement, il ne faut pas enseigner le dharma à quelqu’un qui souhaite l’entendre, mais qui n’a pas les capacités suffisantes, inversement, il faut l’enseigner à quelqu’un qui ne souhaite pas l’entendre, mais qui en a les capacités.

Donner de l’argent à des pauvres est certes une forme de don tout à fait correcte et bénéfique, mais la forme de don la plus élevée consiste à donner sa chair et son sang, et finalement sa propre vie, comme le font fréquemment les arya bodhisattvas.

Si nous comprenons que la personne qui nous tend la main, pour recevoir, nous offre l’occasion de lui donner quelque chose, et ainsi d’accumuler du bon karma, il devient logique de remercier, au moins intérieurement, cette personne.

 

 

2. PERFECTION DE LA DISCIPLINE

La perfection de la discipline, qu’on nomme aussi perfection de l’éthique, est l’antidote à l’immoralité. Il s’agit d’abandonner les 10 actes négatifs. 3 concernent le corps: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas avoir de relations sexuelles incorrectes. 4 concernent la parole: ne pas mentir, ne pas parler agressivement, ne pas parler futilement, ne semer la discorde. Et 3 concernent l’esprit: ne pas convoiter, ne pas avoir de pensées malveillantes, ne pas avoir de vues fausses. Au contraire, il sait de cultiver les 10 actes positifs: protéger la vie, être honnête, avoir des relations sexuelles correctes, dire la vérité, parler avec douceur, parler à bon escient, favoriser l’entente entre les gens, faire preuve de contentement, avoir des pensées bienveillantes, avoir des vues correctes. Les 10 actes négatifs produisent instantanément des empreintes négatives en nous, comparables à des graines. Lorsque les conditions sont réunis pour que ces graines donnent du fruit, nous éprouvons différents types de souffrances: maladie, conditions de vie indécentes, manque d’argent, problèmes dans nos relations aux autres, etc… Même le climat sous lequel nous vivons est le résultat de notre karma, et celui-ci sera particulièrement hostile si nous avons un karma négatif. Au contraire, les 10 actes positifs produisent un karma, qui, lorsqu’il arrive à maturité, donnent des résultats heureux: bonne santé, conditions de vie favorables, aisance financière, être entouré de nombreux amis, ainsi que de vivre dans un lieu où le climat est tempéré, sans pollution, ni phénomènes naturels destructeurs tels que: ouragans, inondations, etc… Donc, en pratiquant la discipline, nous produisons les causes du bonheur, et détruisons les causes de la souffrance. Il s’agit donc de quelque chose d’excellent, et pourtant ce n’est que la discipline ordinaire, tant que nous agissons ainsi pour notre bien personnel. Mais lorsque nous pratiquons la discipline pour le bien d’autrui, c’est la discipline suprême, comme l’explique le Soutra requis par Narayana:

 

« On n’observe pas la discipline pour hériter d’un royaume, pour atteindre les mondes supérieurs, devenir comme Brahma, acquérir des richesse, du pouvoir, une belle apparence physique (…). On n’observe pas davantage la discipline par peur des enfers, des renaissances animales ou du monde de Yama. On observe la discipline pour devenir comme Bouddha, parce que l’on veut faire le bien de tous les êtres et les rendre heureux. »

 

 

3. PERFECTION DE LA PATIENCE

Cette perfection est l’antidote à la colère. De toutes les perturbations mentales, la colère est la plus nuisible. La Corbeille des Bodhisattvas nous dit:

« Ce qu’on appelle colère détruit les sources de bien accumulées pendant des centaines et des milliers de temps incommensurables ».

 

Quand nous nous mettons en colère, c’est parce que nous sommes confrontés à une difficulté. Mais hélas, la colère ne résout pas notre difficulté, mais au contraire ne fait que l’aggraver. On pourrait comparer notre souffrance à un feu et la colère à du bois. Lorsque nous mettons un gros tas de bois sur le feu, cela l’étouffe pendant un instant, mais après il repart de plus fort qu’avant.

La colère, l’agressivité peut sembler une amie, quelque chose qui va nous aider dans la vie, mais en réalité c’est tout le contraire. Pourquoi ne nous en sommes nous pas rendus compte ? Parce que la colère et l’intelligence ne sont pas compatibles. La colère tend à éliminer totalement l’intelligence, et vice et versa, comme l’eau et le feu qui ne peuvent coexister.

Concrètement, on distingue 3 sortes de patience. La première consiste à ne pas s’attacher au mal que nous font les autres. En effet, si les autres ont le pouvoir de nous nuire, c’est parce que nous possédons un corps fait de chair et de sang. Et si nous avons un tel corps, c’est à cause du karma produit par notre propre esprit. Il n’est donc pas logique de se mettre en colère contre ceux qui nous blessent et nous font du mal.

 

« Son arme et mon corps sont tous les deux les causes de ma souffrances. Il a créé l’arme et moi le corps: contre qui vais-je m’emporter ? » (D’après Shantideva).

 

Le deuxième type de patience consiste à accepter la souffrance. Il s’agit de supporter les souffrances liées au chaud, au froid, à la faim, à la soif, à la fatigue et aux perturbations mentales sans s’irriter. Nous devons réfléchir au fait que si nous avons du mal à supporter nos souffrances présentes et qu’à cause d’elles nous nous mettons en colère, ce n’est pas logique, car nous créons ainsi les causes d’une souffrance beaucoup plus grande; alors qu’en faisant preuve de patience nous détruisons les causes de souffrances futures. D’après Jé Tsong Khapa:

 

« Il est contradictoire de ne pas supporter les souffrances et de céder à l’exaspération, car l’incapacité d’endurer des désagréments relativement peu graves de cette vie est une cause pour les incommensurables tourments des existences infortunées. ».

 

Et encore: 

« Quand on peut y remédier, pourquoi s’attrister des épreuves, et quand on ne peut infléchir le cours des choses, s’affliger ne présente que des inconvénients sans rien résoudre. ».

D’après Shantideva:

 

« En outre, la souffrance a d’excellentes qualités: par la lassitude (du samsara), elle chasse l’ignorance (de notre vraie nature), engendre la compassion pour ceux qui errent (dans le samsara), fait éviter les fautes et aimer le bien ».

 

Le troisième type de patience consiste à accepter les épreuves qui se présentent lorsque nous essayons de pratiquer le dharma, comme par exemple la fatigue, l’agitation, les pensées névrotiques, etc.

 

 

4. PERFECTION DE LA VOLONTE

Cette perfection, aussi nommée perfection de l’enthousiasme, de la persévérance ou de l’effort, est l’antidote à la paresse. La volonté est une motivation profonde tournée vers le bien, un grand enthousiasme à pratiquer et à accomplir des actes vertueux. Lorsque nous possédons cette volonté, nous avons envie de pratiquer le dharma nuit et jour, en toute situation et faisons beaucoup d’efforts en ce sens, tout en étant joyeux. Cet état d’esprit apparaît quand nous réalisons que le fait d’accumuler des actes positifs est avantageux à tout point de vue: nous obtenons le bonheur dans cette vie et au-delà, nous faisons du bien à nous-même et aux autres.

Cette perfection s’oppose directement à la paresse, qui peut se présenter de 3 manières différentes. Il y a tout d’abord la paresse indolente que Gampopa définit ainsi:

« C’est l’attachement au plaisir d’être nonchalamment couché, avachi, endormi, etc ».

 

Pour l’éliminer, il faut penser ainsi: certains êtres sont prêt à faire de grands efforts pour atteindre des buts négatifs, tels que faire la guerre ou fabriquer des armes, certains sont même prêt à sacrifier leur propre vie pour tuer d’autres personnes, pourtant les résultats de tels agissements sont le malheur pour soi-même et son entourage, dans cette vie, et de subir les terribles souffrances des mondes inférieurs pendant une durée extrêmes longue, après cette vie. Donc, si nous nous avons un but positif, tel que nous évader du samsara ou atteindre l’éveil, ne devrions-nous pas être prêt à faire des efforts encore bien plus grands?

 

Le deuxième type de paresse est la paresse défaitiste qui consiste à penser: comment un individu aussi médiocre que moi pourrait-il développer les qualités du bouddha et atteindre l’éveil? Pour remédier à ce type de paresse nous devons réaliser que tout être possède la nature de bouddha, même les animaux, et qu’il n’y a donc aucune raison pour que nous ne puissions pas manifester cette nature de bouddha, si nous faisons les efforts appropriés.

Le troisième type de paresse est la paresse vile, qui consiste à être fortement attiré par l’accomplissement d’actes négatifs, à avoir du plaisir à agir égoïstement et à fuir l’accomplissement d’actes positifs ainsi que la pratique du dharma. En analysant les conséquences de cette attitude, nous arriverons à rejeter ce troisième type de paresse.

 

 

5. PERFECTION DE LA MEDITATION

La méditation, synonyme de concentration et de vigilance, est l’antidote à la distraction et à la dispersion. Quand des pensées se présentent à nous, nous suivons ces pensées sans nous demander où elles vont nous conduire. Cette situation est comparable à celle d’une personne qui irait dans une gare, monterait dans le premier train qu’elle voit, sortirait du train à la gare suivante et continuerait ainsi indéfiniment. En agissant ainsi, cette personne arriverait tantôt en un lieu plaisant, tantôt en lieu déplaisant, au gré du hasard. Même si cette affirmation paraît étonnante, nous sommes dans cette situation! Le problème est un manque de conscience qui nous empêche de prendre du recul et d’agir d’une manière plus fine. Il s’agit donc, lorsqu’une pensée se présente à nous, d’être conscient de sa présence, puis de se demander d’où vient-elle, où va-t-elle, est-il utile de la suivre? Il ne s'agit donc pas d'essayer de stopper les pensées, mais de les voir telles qu'elles sont, sans être emporté par elles, en distinguant les pensées positives des pensées négatives, et en agissant en fonction. Nous pouvons agir de même avec les émotions et les sensations physiques. Il s’agit surtout d’arrêter de croire que toutes les pensées qui apparaissent dans notre esprit sont « nos » pensées, que ces pensées ont forcément quelque chose à voir avec la réalité, qu’elles reflètent la vérité.

 

Lorsque nous sommes en proie avec une émotion, nous pouvons, au lieu de nous concentrer sur l'objet de l'émotion, nous concentrer sur l'émotion elle-même. Lorsque nous éprouvons, par exemple, une sensation physique, si cette sensation nous parait agréable, nous cherchons à la faire durer, tandis que si elle nous parait désagréable, nous cherchons à la faire disparaître au plus vite sans essayer de voir, de comprendre la nature de cette sensation. Maintenant, nous pouvons donc essayer de faire l'inverse: quand cette sensation se produit nous ne cherchons ni à la prolonger, ni à la faire cesser, mais seulement à l'analyser lucidement en se demandant par exemple si elle a une forme et une couleur, si elle a une limite nette ou floue, etc... Les pensées, les émotions et les sensations physiques ont une nature paradoxale: quand on les observe, elles disparaissent, quand on ne les observe pas, elles apparaissent, quand on les cherchent, elles nous fuient, quand on les fuit, elles nous cherchent ! Nous devons essayer d’observer, d’être témoin de nos pensées, de nos sensations, sans être emporté par elles. Il est donc possible, et c’est même le but, de méditer partout et tout le temps, même lorsque nous dormons. Toutefois, si nous sommes débutant, certaines conditions peuvent nous aider grandement, comme le fait d’avoir une posture physique stable (3 points d’appui), le dos droit, en étant dans un lieu calme et silencieux.

 

Notre esprit est comparable à un éléphant : sauvage et indompté, il risque de provoquer beaucoup de ravages et de souffrance. Mais si nous parvenons à le dompter, à le rendre discipliné, il nous aidera énormément. Le but de la méditation bouddhiste est donc de discipliner l’esprit. Quand nous utilisons notre esprit, il est notre meilleur ami ; mais quand c’est notre esprit qui nous utilise, il est notre pire ennemi.

 

 

6. PERFECTION DE LA SAGESSE

La sagesse, c’est-à-dire la connaissance de la nature véritable des choses, est l’antidote direct à l’ignorance. La nature véritable de tout phénomène, de toute chose, est la vacuité. Mais qu’est-ce que le vide (shunyata) au sens bouddhiste ? Il s’agit du fait que toute chose est vide de caractéristiques, de propriétés. Ce mot fait donc référence à l’espace qui n’a ni forme, ni couleur. Les propriétés et les caractéristiques des personnes et des choses n’existent pas en elles-mêmes, mais uniquement en relation avec leur contraire ou en comparaison avec autre chose. Si l’on demande, par exemple, à un enfant si un éléphant est grand, il répond que oui. Si on lui demande, si une fourmi est grande, il dit que non. Pourquoi ? Dans le premier cas, l’enfant compare son corps et celui de l’éléphant, voit que la taille de l’éléphant est supérieure à la sienne et dit qu’il est grand. Dans le second cas, l’enfant compare son corps et celui de la fourmi, voit que la taille de la fourmi est inférieure à la sienne et dit qu’elle est petite. Donc, ce qui permet à l’enfant de répondre, c’est le fait qu’il se prend lui-même, instinctivement, comme point de comparaison. Mais si l’on change le point de comparaison, la réponse change aussi (si l’on pouvait poser la question à une baleine, sans doute dirait-elle que, de son point de vue, un éléphant est petit). Ainsi, il n’est pas possible de donner une réponse (absolue) à la question “un éléphant est-il grand ?” Tout ce que l’on peut faire, c’est répondre par une nouvelle question “comparé à quoi ? de quel point de vue ?”

 

On peut, bien sûr, appliquer le même type de raisonnement à d’autres couples que le couple grand-petit. On peut l’appliquer aux couples lourd-léger, dur-doux, fort-faible, haut-bas, proche-lointain, clair-obscur, etc. Prenons l’exemple du couple jouissance-souffrance. Si une personne est habituée à vivre dans un grand château, et qu’elle est obligée d’aller vivre dans un simple appartement, elle trouve cela terrible. Si au contraire une personne est habituée à vivre dans la rue, et qu’elle a l’occasion d’aller vivre dans un simple appartement, elle trouve cela merveilleux. Alors, vivre dans un appartement, est-ce terrible ou merveilleux ? Si une personne pense être en bonne santé et que son médecin lui dit qu’elle a l’appendicite, elle a l’impression d’être malchanceuse. Si une personne pense avoir le cancer de l’estomac, et que son médecin lui dit qu’elle a l’appendicite, elle a l’impression d’être chanceuse. Alors, avoir l’appendicite, est-ce de la chance ou de la malchance ?

 

Autre exemple : il y a des gens qui travaillent toute la journée et qui en rentrant chez eux le soir vont boire une bière devant la télé. La première activité leur paraît plutôt ennuyeuse, tandis que la seconde leurs paraît plutôt euphorisante. Mais il y a aussi des gens qui sont au chômage depuis plusieurs années, qui cherchent déespérément du travail, et qui n’ont rien d’autre à faire que de tuer le temps en buvant de la bière devant la télé. Pour ces gens, le travail apparaît comme une source de joie, alors que le fait de boire une bière devant la télé leur apparaît comme une activité fort ennuyeuse. Donc, le travail n’est pas en soi quelque chose d’ennuyeux, et le fait de ragarder la télé n’est pas en soi quelque chose d’agréable.

Prenons encore l’exemple du couple moi-autre. Les gens disent: si l’on frappe mon corps je souffre, mais si l’on frappe autre chose que mon corps je ne sens rien; il est donc logique de considérer mon corps comme étant moi, et ce qui n’est pas mon corps comme n’étant pas moi. C’est faux ! Si je coupe mes ongles ou mes cheveux, je ne ressens rien, mais si ma maison brûle ou un ami a un accident, je souffre ! Ils disent aussi: je peux commander à mon propre corps qui m’obéit, mais ma volonté n’agit pas sur ce qui est à l’extérieur de mon corps; il est donc logique de considérer mon corps comme étant moi, et ce qui n’est pas mon corps comme n’étant pas moi. C’est faux ! Je ne peux pas contrôler par ma volonté la vitesse à laquelle coule le sang dans mes veines ni la couleur de mes cheveux, mais par ma volonté, en priant par exemple, je peux influer sur le cours de certains évènements. Et encore: je peux percevoir le monde par le biais de mon corps, mais pas par le biais du corps d’autrui; il est donc logique de considérer mon corps comme étant moi, et ce qui n’est pas mon corps comme n’étant pas moi. C’est encore faux ! Lorsque, par exemple, nous racontons à autrui nos vacances, momentanément celui-ci perçoit le monde par le biais de nos sens, et lorsque nous regardons la télévision, nous voyons le monde par le biais des yeux d’autrui.

 

Et quand est-il du couple bien-mal ? Le bien n’existe que par opposition au mal, et inversement. Puisque le bien a besoin du mal pour exister, alors le bien n’est pas vraiment bien et inversement[1]. De plus, un mal peut engendrer un bien et vice et versa. Par exemple, une personne peut commettre un délit, aller en prison et y trouver l’âme sœur ; au contraire, une personne peut gagner au loto, s’acheter une voiture sportive et se tuer au volant.

 

Une autre preuve que les 2 membres d’un couple n’ont pas d’existence véritable est que si ils en avaient une, il serait possible d’identifier clairement la frontière qui les sépare, mais ce n’est pas le cas. Prenons l’exemple du couple coup-caresse. Si les 2 entités de ce couple existaient vraiment, on devrait pouvoir trouver la frontière qui les sépare. Si quelqu’un touche mon corps avec peu de force, je considère qu’il s’agit d’une caresse; si cette personne touche mon corps avec beaucoup de force, je considère qu’il s’agit d’un coup. Mais si je cherche le seuil qui sépare la caresse du coup, il m’est impossible de le déterminer avec précision.

 

En fait, c’est parce que nous sommes sans arrêt en train de nous dire que les choses sont comme ceci ou comme cela, que les choses semblent être comme ceci ou comme cela. Par exemple, si nous nous levons le matin mal réveillé, que nous nous cognons le pied en allant aux toilettes, et que nous pensons : « aïe, non, ça fait mal » nous allons véritablement nous sentir mal. Si au contraire nous pensons « ha, ça fait du bien, ça m’a réveillé », nous allons véritablement nous sentir bien. Ou bien, si nous sommes devant un paysage, et que nous pensons : « c’est magnifique ! », le paysage nous apparaîtra comme tel; mais si nous pensons « comme c’est triste ! », nous le verront ainsi. On peut alors constater que la réalité n’a pas le pouvoir de nous nuire, de nous mettre en danger ; seul l’attachement à nos pensées a ce pouvoir. La faim, la soif, le chaud, le froid, la maladie, le feu, l’eau ne peuvent pas nous faire du mal; seul l’attachement à nos pensées a ce pouvoir. Donc, la seule chose dont nous pouvons légitimement avoir peur, c’est de perdre le contrôle de nous-mêmes, de perdre le contrôle de notre esprit. Bien sûr, habituellement, nous prenons comme prétexte des circonstances extérieures défavorables pour nous attacher à certaines pensées, qui nous rendent malheureux. Et nous prenons comme prétexte des circonstances extérieures favorables pour nous attacher à certaines pensées, qui nous rendent heureux. Le premier inconvénient de cette manière de faire est que nous devenons esclave des conditions extérieures, que nous sommes toujours obligés de rechercher des conditions favorables et d’éviter des conditions défavorables, et donc nous n’avons pas la moindre liberté véritable. Le deuxième inconvénient, plus subtil, est que en nous attachant à certaines pensées négatives, nous créons en nous un état de malheur artificiel, puisqu’il est basé sur une focalisation arbitraire sur un certain type de pensée, et non sur la réalité. De même, en nous attachant à certaines pensées positives, nous créons en nous un état de bonheur artificiel, basé sur une focalisation arbitraire sur un certain type de pensée, et non sur la réalité. Le résultat final est que nous vivons 50% de notre vie dans un enfer illusoire, 50% de notre vie dans un paradis illusoire, et 0% de notre vie dans la réalité ![2]

 

En résumé, tous les qualificatifs dont nous usons habituellement, tels que agréable, désagréable, beau, laid, bon, mauvais, etc, ne s’appliquent pas à la réalité en générale, ni aux phénomènes en particulier. Mais, puisque les phénomènes sont totalement inqualifiables, nous pouvons être tentés de penser qu’ils n’existent pas, que rien n’existe, ce qui serait une grave erreur. D’après Sahara :

« Croire à l’existence réelle des choses, c’est se comporter comme un animal, mais croire à leur inexistence, c’est encore plus bête ».

 

Et la Guirlande de Joyaux déclare :

« Celui qui croit à l’être va dans les mondes heureux, celui qui croit au non-être, dans les mondes inférieurs ».

 

En effet, croire que les choses possèdent certaines propriétés ou caractéristiques immuables, est considéré, du point de vue bouddhiste, comme une vue extrême appelée « éternalisme »; croire au contraire, que rien n’existe, est une autre vue extrême appelée « nihilisme ». Croire qu’il existe quelque chose est un extrême, croire qu’il n’existe rien est un autre extrême. Percevoir les choses comme étant ni existantes ni inexistantes, ne pas croire que les choses sont comme ceci ou comme cela (éternalisme), mais ne pas croire non plus que les choses ne sont pas (nihilisme), cette manière de voir, seule considérée comme correct du point de vue bouddhiste, est appelée « vue médiane » ou « voie du milieu ». D’après le Soutra de l’amoncellement de joyaux :

« Pour le bodhisattva, ô Kashyapa, quelle est l’authentique façon de s’appliquer au dharma ? C’est la voie médiane, le discernement authentique des choses. Qu’est-ce que la voie médiane, ô Kashyapa, le discernement authentique des choses ?

(...) Ce qu’on appelle permanence, ô Kashyapa, est un extrême. Ce qu’on appelle impermanence est un autre extrême. Ce qui se trouve entre les deux ne peut être analysé ni montré, n’est ni visible ni connaissable. C’est ce qu’on appelle, ô Kashyapa, la voie médiane, le discernement authentique des choses. Le soi est un extrême, ô Kashyapa, l’inexistence du soi en est un autre.

(...) Le samsara est un extrême, ô Kashyapa, le nirvana en est un autre. Ce qui se trouve entre ces deux extrêmes ne peut être analysé ni montré, n’est ni visible ni connaissable. C’est la voie médiane, ô Kashyapa, le discernement de la nature authentique des choses. »

 

Dans la Marche vers l’Eveil :

« Quand ni l’être ni le non-être ne se présentent plus à l’esprit, en l’absence de tout autre possibilité, l’esprit libéré des concepts s’apaise. »

 

Mais cela a-t-il un sens de croire au concept de la vacuité ? Certainement pas, car ce qui définit la vacuité est justement l’absence de concept, et méditer sur la vacuité signifie abandonner toute pensée conceptuelle. Comme le dit le Traité fondamental de la voie médiane:

« Ceux qui croient à la vacuité sont irrécupérables ».

 

Dans la Prajnaparamita en huit mille stances:

« Méditer sur la connaissance transcendante, c’est ne méditer sur aucune chose ».

 

Et dans la Vérité médiane:

« Ne pas voir, c’est voir Cela, disent les soutras extrêmement profonds ».

 

Quels sont les fruits de la méditation sur la vacuité ? Le Soutra de l’accès à la foi nous dit :

« Le yogi acquiert plus de mérites en une seule séance de méditation sur la vacuité qu’en hébergeant et en nourrissant tous les êtres de l’univers jusqu’à leur mort ».

 

En fait, toutes les pratiques du dharma, comme la prise de refuge, les prosternations, la récitation de mantras, la visualisation de divinités, les offrandes, etc, ainsi que les différentes voies sont inclues dans la méditation sur la vacuité. Dans le Soutra du précieux espace :

« Tant qu’on ne s’est pas immergé dans l’océan de l’espace absolu, il y a bien sûr différentes voies et différents niveaux, mais une fois dans l’espace absolu, il n’est plus question de niveaux ni de voies ».

 

Gampopa nous explique cela :

« Si toutes ces choses sont incluses dans la méditation sur l’essence, ou l’esprit en soi, pourquoi enseigner tant de méthodes graduelles ? Pour guider les êtres moins favorisés par le karma, qui ne comprennent pas le mode réel des choses ».

 

Mais attention, nous ne pouvons pas absorber la vacuité, l’absence de je; c’est l’inverse qui doit se produire. Géshé Rabten déclare :

« Nous cherchons d’abord comment est le je et, ne le trouvant nulle part, nous réalisons qu’il n’existe pas ; et notre esprit est complètement absorbé par cette absence du je. L’absence du je, objet à réfuter, doit alors se fondre avec notre esprit, sans que nous ne puissions plus distinguer l’un de l’autre. Si l’absence de ce je nous semble distincte de notre esprit, c’est que notre perception est erronée ».

 

Considérer les phénomènes (ou le bouddha, ou le nirvana) comme étant existants, les considérer comme étant inexistants, les considérer comme étant existants et inexistants, les considérer comme étant ni existants ni inexistants, ces 4 propositions ne peuvent s’appliquer aux phénomènes; considérer les phénomènes comme étant identiques à l’esprit, les considérer comme étant différents l’esprit, les considérer comme étant identiques et différents de l’esprit, les considérer comme étant ni identiques ni différents à l’esprit, ces 4 propositions ne peuvent s’appliquer aux phénomènes. Tout est vrai, non vrai, vrai et non vrai, ni vrai ni non vrai ! En fait, chaque fois que nous faisons ce type d’analyse, nous arrivons aux mêmes conclusions. En somme, les mots « bonheur, malheur, bien, mal, sujet, objet » ne définissent rien (ultimement, mais conventionnellement, ils définissent quelque chose). Toute chose a la nature d’un rêve, d’un écho, d’un reflet, d’un mirage, d’un arc-en-ciel ou d’une illusion magique ! Et c’est cela qui fait que le monde fonctionne. Si les choses possédaient une nature propre réelle, elles ne pourraient se transformer : tout serait figé. Mais nous observons qu’au contraire tout change : le jour devient la nuit, l’été devient l’hiver, la nourriture devient excrément, le corps devient cadavre, des fils de bonne famille sombrent dans la déchéance, des criminelles endurcis se repentent et font le bien avec enthousiasme, etc. C’est parce que toute chose possède la nature du vide qu’il est possible d’étudier, de méditer, de parler, de marcher, de respirer, etc.

« Pour celui qui considère que les choses ont la nature du vide, tout est possible. Tandis que pour celui qui considère les choses n’ont pas la nature du vide, rien n’est possible. » (Nagarjuna)

 

Mais si les choses étaient seulement vides, n’importe quoi pourrait engendrer n’importe quoi, n’importe quelle cause pourrait engendrer n’importe quel effet. On pourrait alors voir, par exemple, des fleurs pousser dans le ciel. Mais cela ne se produit pas. Les choses possèdent donc aussi une nature non-vide. Elles sont au-delà du vide et du non-vide. C’est pour cela qu’il est dit que l’éveil suprême est obtenu lorsque nous parvenons à réaliser l’union des apparences et de la vacuité.

 

Avant d’être comme ceci ou comme cela, les choses sont. Cela nous paraît trivial et sans grand intérêt, mais c’est parce que notre esprit n’est pas vraiment conscient. Si notre esprit était véritablement conscient, nous serions totalement stupéfait par cette vérité : il existe quelque chose, cela est. Et non seulement nous serions totalement stupéfaits, mais nous ne cesserions pas de l’être, et jamais nous n’en arriverions au stade suivant qui consiste à juger ce qui est : « cela devrait-il exister ou pas, cela est-il bon ou mauvais ? », nous en resterions au stade « cela existe, cela est ».

 

Ajoutons que la vacuité est synonyme de félicité, d’une félicité qui est au-delà de toutes les joies et les peines de ce monde.

Les 6 perfections, que l’on appellent aussi les 6 vertus transcendantes, ne peuvent être nommée ainsi que lorsque l’on a réalisé la vacuité. Autrement, il s’agit de 6 qualités ou de 6 vertus ordinaires. Prenons l’exemple du don : il faut avoir réalisé que les 3 pôles de l’acte, c’est-à-dire « celui qui donne », « celui qui reçoit », et « l’action de donner », sont vides, pour que cela devienne véritablement une perfection. D’après la Prajnaparamita abrégée :

 

« Qui ne croit pas à la réalité de ce qu’il donne et n’espère rien du plein effet de son acte est un habile donateur ; son don est total : le peu qu’il donne devient illimité ».

Méditer sur la 6ème perfection, la connaissance transcendantale, permet de développer la sagesse, tandis que méditer sur les 5 autres permet de développer la compassion. D’après le soutra requis par Akshayamati:

 

« La sagesse sans la compassion enchaîne au nirvana. La compassion sans la sagesse enchaînent au samsara. Il faut donc les pratiquer conjointement ».

Les 3 premières perfections correspondent à l’entraînement à la discipline, la 5ème à l’entraînement au calme mental, la 6ème à l’entraînement à la vision pénétrante et la 4ème aux 3 entraînements. Tous ces sujets sont donc liés.

 

D’après Gampopa:

« Les vœux de libération individuelle consistent à renoncer aux actes qui nuisent aux autres, ainsi qu’aux causes de ces actes, et le vœu bodhisattva consiste à faire leur bien. Or il est impossible de faire le bien sans cesser de faire le mal. »

 

Prise de Refuge

Prise d’un des sept vœux de libération individuelle

Bodhicitta en aspiration

Bodhicitta en action

Rechercher l’aide:

(1)du Maître (Bouddha)

(2)Son Enseignement (Dharma)

(3)Sa Communauté (Sangha)

Ex: vœu de bouddhiste laïque

(1)Ne pas tuer

(2)Ne pas voler

(3)Ne pas mentir

(4)Ne pas avoir de relations sexuelles incorrectes

(5)Ne pas s’intoxiquer

Souhaiter atteindre l’Eveil, le plus rapidement possible, pour le bien de tous les Etres sensibles

Pratiquer les six Perfections (Paramitas) au quotidien

(1)Générosité**

(2)Discipline**

(3)Patience**

(4)Energie**

(5)Concentration**

(6)Sagesse**

 transcendantale

 


 

stupa bouddhiste

 


[1] "La lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la droite et la gauche sont sœurs les unes
des autres ; elles sont inséparables. C’est pourquoi ni les bons sont bons ni les
méchants méchants, ni la vie est vie, ni la mort est mort." (Evangile selon Philippe)

 

[2] Le dialogue intérieur est ce qui maintient les gens dans le monde ordinaire. Le monde est tel ou tel parce que nous nous disons à nous-mêmes qu’il est tel ou tel. Les portes du monde des chamans s’ouvrent une fois que le guerrier a appris à faire taire son dialogue intérieur. (Don Juan Matus)